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  • Une politique culturelle absente : le cas du programme « Retrouver Alençon »

    Que ce soit lors du débat du 17 mars ou dans les documents de campagne de la liste « Retrouver Alençon », du Rassemblement national, les éléments concernant la culture sont éparses et ténus. L’analyse du programme de cette liste du point de vue des politiques culturelles fait apparaître une quasi‑absence de stratégie culturelle, qui contraste avec le poids réel de ce champ dans une politique municipale contemporaine.

    La culture à la marge des priorités

    Les éléments mis en avant par le candidat, comme le renforcement massif de la police municipale, le gel de la taxe foncière, la mise en place d’une halle gourmande et celle d’un guichet unique santé, structurent un agenda centré sur la sécurité, la fiscalité et la santé, sans volet culturel identifié. Dans les présentations synthétiques du programme, aucune rubrique n’est dédiée aux politiques culturelles, aux équipements, ni au soutien au tissu associatif, ce qui signale que la culture est pensée, au mieux, comme un thème secondaire ou implicite.

    Cette transparence de la culture n’est pas neutre : elle traduit une conception de la ville où la culture n’est pas considérée comme un levier structurant de cohésion sociale, d’attractivité, de démocratie locale et de développement économique, mais comme une variable périphérique. Elle s’inscrit à rebours des analyses largement partagées, y compris à droite, qui affirment que la culture n’est ni un luxe ni une variable d’ajustement budgétaire, mais un élément central du projet de territoire. Et pour cause, il s’agit d’un programme d’extrême droite.

    La culture réduite à l’animation commerciale

    La seule mesure qui touche marginalement à ce registre est la création d’une halle gourmande à la Halle au Blé, pensée comme outil de revitalisation du centre‑ville et de soutien aux circuits courts. Or, dans le discours du candidat, ce projet est présenté d’abord comme équipement commercial et de convivialité, sans articulation explicite à une programmation artistique, au soutien aux créateurs, ou à une politique d’événementiel culturel structurée.

    Du point de vue des politiques culturelles, on est face à un glissement classique : la culture est rabattue sur l’animation marchande et la consommation de loisirs, sans que soient abordés les enjeux de création, de médiation, d’éducation artistique ni de droits culturels. Une halle gourmande peut devenir un lieu de croisement entre patrimoine culinaire, mémoire locale et création, mais cela suppose une intention politique claire (partenariats avec acteurs culturels, programmation, résidences, etc.) qui n’apparaît pas dans le programme.

    Où est le diagnostic ? Et les objectifs, les outils ?

    Une politique culturelle municipale structurée repose sur trois socles : un diagnostic du territoire (équipements, publics, pratiques, inégalités d’accès), des objectifs explicites et des instruments (budgets, gouvernance, dispositifs). Dans le cas présent, rien n’est dit, dans les éléments publics disponibles, sur :

    • la situation des équipements (médiathèque, conservatoire, salles, musées, lieux patrimoniaux),
    • le soutien aux associations culturelles et aux artistes,
    • la place de la culture dans les quartiers populaires, la jeunesse, l’éducation,
    • la gouvernance (concertation, conseils locaux de la culture, coopérations intercommunales).

    Cette lacune traduit moins un « angle mort » ponctuel qu’un déficit de conception de la culture comme politique publique à part entière. Là où d’autres municipalités définissent des priorités (création, pratique amateur, diversité culturelle, articulation patrimoine-urbanisme), le programme « Retrouver Alençon » se limite à quelques instruments techniques hors champ culturel (police, fiscalité, santé), laissant intacte la question de « l’âme de la ville », pourtant centrale dans les enjeux contemporains des villes moyennes.

    Un programme inscrit dans la matrice culturelle du RN

    Même si le programme local ne détaille presque rien en matière de culture, il s’inscrit dans une matrice idéologique portée nationalement par le RN : dénonciation d’une « culture officielle » jugée élitiste, recentrage sur un registre identitaire, patrimonial et « populaire » au sens restrictif du terme. Les expériences de municipalités RN et les analyses récentes montrent une tendance à substituer aux politiques culturelles généralistes des dispositifs à forte charge idéologique (fêtes patriotiques, événements identitaires, filtrage des subventions en fonction de la conformité aux valeurs du parti, etc.).

    À Alençon, l’absence de propositions explicites ouvre une zone d’incertitude politique : quelles structures seraient jugées « légitimes » ? Quels types d’artistes ou de contenus seraient soutenus ou au contraire marginalisés ? Comment seraient traitées les formes culturelles issues de l’immigration, des cultures urbaines, ou les programmations jugées critiques ? Ce silence programmatique est problématique, car il laisse imaginer un pilotage culturel par implicites idéologiques plutôt que par un cadre transparent et délibéré.

    Conséquences pour le projet de ville

    On observe in fine :

    • d’un côté, une pauvreté programmatique manifeste en matière de culture, réduite à un simple effet de contexte (halle gourmande, « animation » implicite) ;
    • de l’autre, la probable application d’une grille de lecture nationale du RN, qui tend à instrumenter la culture dans une logique de guerre symbolique, tout en négligeant ses dimensions émancipatrices, éducatives et démocratiques.

    Dans une ville comme Alençon, marquée par un patrimoine important, des enjeux de cohésion sociale et de revivification du centre comme des quartiers, cela conduirait à laisser en friche un levier essentiel : celui qui articule patrimoine, création contemporaine, éducation artistique, vie associative et participation des habitants. Là où d’autres projets municipaux pensent la culture comme infrastructure de long terme, le programme « Retrouver Alençon » apparaît comme une succession de mesures techniques, sans vision culturelle de la cité.

    Jean-David Desforges

  • Des cultures au pluriel, certes… mais une politique culturelle, tout de même

    En corrigeant l’animateur du débat, Christophe Bayard, pour exiger que l’on parle de « cultures » au pluriel, Johnny Lafresnaye, tête de la liste Gauche unie, a posé, lors du débat du 17 mars, un jalon symbolique important dans le débat alençonnais. Reconnaître la diversité des pratiques, des origines, des quartiers, des formes d’expression est devenu un acquis des politiques publiques contemporaines. Mais, du point de vue de l’analyse des politiques culturelles, une question demeure : cette pluralité constitue-t-elle le fondement d’une politique publique structurée, ou en tient-elle lieu ?

    Car la reconnaissance des « cultures » ne suffit pas à faire politique : elle relève d’un registre normatif — valeurs, inclusion, légitimité des expressions — sans constituer en soi un référentiel d’action publique.

    Un discours de pluralité sans projet culturel de ville

    Les prises de parole de la Gauche unie mettent en avant un projet de justice sociale, écologique et démocratique, décliné en propositions précises sur les transports, la pauvreté ou la participation citoyenne. La culture, en revanche, n’apparaît que de manière périphérique : agrégée au sport et à la vie associative, évoquée à travers la « vie des quartiers » ou l’animation du centre-ville.

    Or une politique culturelle ne se réduit pas à un registre d’intentions. Elle suppose un diagnostic explicite, des objectifs hiérarchisés, une stratégie de moyens, des instruments identifiés et des critères d’évaluation. En ce sens, l’absence de document ou de cadre équivalent à un projet culturel de ville n’est pas un détail : elle signale un référentiel d’action publique encore très peu structuré. Trop peu structuré même.

    La pluralité est ici affirmée, mais elle fonctionne comme un substitut à la politique culturelle, non comme son déploiement.

    Quand tout devient « culture », la culture se dilue

    La liste de Johnny Lafresnaye revendique le développement du « sport, art, culture, vie associative pour tous les habitants ». Cette extension du périmètre de la culture n’est pas en soi problématique ; elle correspond à une évolution bien identifiée des politiques locales. Mais elle produit un effet de brouillage.

    Quand tout devient « culture », la culture cesse d’être une politique publique identifiable pour devenir un registre générique d’action sociale.

    Une commune n’a pas seulement à « animer » : elle doit structurer des parcours culturels, garantir l’accès à des œuvres, soutenir la création dans la durée, organiser la présence artistique sur le territoire, articuler culture, éducation et cohésion. Ces fonctions impliquent des choix, des priorités, des arbitrages — autrement dit, une politique.

    En diluant la culture dans un ensemble englobant, on affaiblit sa capacité à être pensée, débattue et évaluée comme telle.

    Une démocratie culturelle sans ingénierie

    Sur le plan doctrinal, le discours de la Gauche unie s’inscrit clairement dans le registre de la démocratie culturelle : reconnaissance des pratiques, valorisation des initiatives habitantes, prise en compte des cultures de proximité. Ce déplacement, bien documenté, marque un élargissement par rapport aux politiques de démocratisation culturelle.

    Mais ce paradigme ne se réduit pas à une posture. Il suppose une ingénierie : dispositifs participatifs, instances de co-construction, conventions avec les acteurs, indicateurs qualitatifs, traduction opérationnelle des droits culturels.

    Or, à ce stade, aucun dispositif culturel précis n’est explicité. La participation est affirmée comme principe général, sans déclinaison sectorielle. Il y a là un décalage entre le registre doctrinal mobilisé et les instruments nécessaires à sa mise en œuvre. Sans ces instruments, la démocratie culturelle risque de rester un mot d’ordre, sans effets structurants sur l’action publique.

    Le risque d’un localisme sans dépassement

    Insister sur les « cultures » au pluriel, c’est reconnaître des appartenances, des pratiques situées, des mémoires locales. Mais une politique culturelle municipale ne peut se limiter à cette reconnaissance. Elle doit également organiser des circulations, des confrontations, des déplacements symboliques.

    Autrement dit, elle doit articuler enracinement et ouverture.

    À défaut, la politique culturelle risque de se réduire à un simple reflet : valoriser ce qui est déjà là, sans organiser la mise en relation avec des œuvres, des répertoires, des horizons plus larges — qu’ils soient nationaux, européens ou contemporains. La culture, en tant que politique publique, ne se limite pas à l’expression des identités ; elle organise aussi leur dépassement.

    Une politique culturelle est aussi une économie

    Enfin, le projet présenté reste largement silencieux sur la dimension économique et professionnelle de la culture. Les engagements sur les structures, les artistes, les compagnies, les filières locales, les lieux d’enseignement artistique, les partenariats institutionnels ne sont pas explicités.

    Or une politique culturelle suppose aussi de sécuriser un écosystème : donner de la lisibilité aux acteurs, stabiliser des financements, inscrire l’action dans des coopérations multi-niveaux. Elle ne peut se limiter à des principes d’accès ou de participation ; elle engage des conditions matérielles de production et de diffusion.

    Là encore, l’absence de cadrage traduit un déséquilibre entre l’énonciation des finalités et la définition des moyens.

    Ce pluriel serait une diversion ?

    Johnny Lafresnaye a raison de rappeler que la culture ne peut plus être pensée comme un bloc homogène. Mais, en l’absence d’une stratégie claire, ce déplacement sémantique ressemble davantage à une parade rhétorique qu’au socle d’une véritable politique publique.

    À ce stade, le projet proposé relève davantage d’un registre normatif, soit celui de la reconnaissance des « cultures », que d’un référentiel d’action structuré. Il remplace une politique culturelle explicite par une énonciation de principes, sans en assumer pleinement les conditions concrètes de mise en œuvre.

    Or gouverner une ville suppose précisément cela : transformer des valeurs en instruments, des intentions en priorités, et des mots en politique.

    À défaut, le risque est simple : une politique culturelle qui parle beaucoup mais ne structure pas l’action, qui vante la diversité sans lui donner de moyens réels, et qui multiplie les signaux sans jamais fixer un cap.

    À Alençon, les enjeux sont trop importants pour s’en tenir à cette indétermination. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître les cultures, mais de décider ce que la collectivité choisit de soutenir, d’arbitrer et de transmettre. Une politique culturelle engage des choix, donc des renoncements, des moyens, donc des priorités, et une vision, donc une responsabilité.

    En l’absence de cette clarification, la pluralité invoquée risque de n’être qu’un horizon consensuel, là où les habitants sont en droit d’attendre une politique lisible, assumée et opérante.

    Jean-David Desforges

  • Anova, symptôme d’une atrophie de la politique culturelle alençonnaise

    La séquence du débat d’entre-deux tours des municipales à Alençon, consacrée à la culture, a immédiatement été recentrée sur la gestion du parc Anova. Ce déplacement thématique, en apparence anecdotique, est en réalité très révélateur des transformations contemporaines des politiques culturelles locales. Ce qui se donne à voir ici n’est pas seulement un désaccord sur un équipement, mais un glissement du référentiel même de l’action publique en matière culturelle, de la part de la majorité sortante et des deux extrêmes.

    Anova comme équipement structurant et « communicable »

    Anova, en tant qu’équipement structurant, relève d’une catégorie désormais bien identifiée : celle des infrastructures culturelles à forte visibilité, conçues au carrefour des politiques culturelles, économiques et territoriales. Sa programmation, ses modes d’exploitation, ses indicateurs de fréquentation et ses logiques de remplissage l’inscrivent dans un régime d’action où la culture est indissociable des objectifs d’attractivité, de rayonnement et de compétitivité interurbaine (Laval et Le Mans étant ses concurrents les plus proches).

    Ce type d’équipement présente une caractéristique essentielle : il est à la fois mesurable, visible et fortement « communicable », c’est-à-dire aisément mobilisable dans le récit politique local. Il produit des données (fréquentation, billetterie, taux de remplissage), des images (événements, affluence, têtes d’affiche) et des récits immédiatement appropriables par les acteurs publics.

    C’est précisément cette propriété qui tend à reconfigurer le périmètre du débat culturel.

    Quand l’équipement redéfinit la politique culturelle

    Lorsque la discussion sur la culture se trouve captée par un équipement de ce type, c’est l’ensemble de la politique culturelle qui est implicitement redéfini à partir de ses propres critères : affichage, intensité événementielle, performance quantitative, capacité d’attraction.

    On assiste alors à une réduction instrumentale de la culture : elle n’est plus pensée comme un champ d’intervention autonome, mais comme un levier au service d’objectifs extérieurs — économiques, touristiques ou symboliques.

    Ce phénomène est largement documenté. Il s’inscrit dans un déplacement des politiques culturelles, historiquement fondées sur des logiques de démocratisation puis de démocratie culturelle, vers des modèles hybrides où la culture est intégrée à des stratégies de développement territorial. Dans ce cadre, la notion même de « politique culturelle » tend à se diluer dans des politiques plus larges d’animation, d’attractivité ou de cohésion sociale.

    Ce que le cas alençonnais révèle

    Les conceptions d’Anova exposées lors de ce débat en offrent une illustration particulièrement lisible. Le fait que la question de la culture soit immédiatement traduite en termes de gestion de la structure ne relève pas d’un simple biais de débat. Il révèle un cadre cognitif dans lequel la culture est prioritairement appréhendée à travers ses formes les plus visibles et ses effets les plus directement quantifiables.

    Ce cadrage produit un double effet :

    • d’une part, il hiérarchise implicitement les interventions publiques au profit des dispositifs événementiels et des équipements de grande jauge ;
    • d’autre part, il contribue à masquer, voire à évacuer, les dimensions structurelles de l’action culturelle : éducation artistique et culturelle, soutien à la création, présence artistique dans les territoires, pratiques amateurs, médiation, lecture publique.

    Anova est ainsi placé au centre du récit, au détriment du théâtre, des bibliothèques, des salles de quartier et du travail patient des associations culturelles.

    L’infrastructure culturelle du quotidien et les droits culturels

    Ces dimensions relèvent d’un autre régime temporel et d’un autre régime d’évaluation. Elles s’inscrivent dans le temps long, produisent des effets diffus, difficilement quantifiables, et participent de ce que l’on peut qualifier d’infrastructure culturelle du quotidien.

    C’est également dans ce registre que s’inscrit l’approche par les droits culturels, désormais intégrée au cadre juridique français, qui invite à penser la culture non comme une offre à consommer, mais comme un ensemble de capacités effectives à participer à la vie culturelle, à créer, à transmettre et à s’approprier des références.

    Un symptôme d’un déséquilibre plus général

    À l’aune de ces éléments, le débat sur Anova apparaît moins comme une controverse locale que comme le symptôme d’un déséquilibre plus général. La question n’est pas tant celle de la légitimité de l’équipement — qui ne fait guère de doute — que celle de sa place dans la cohérence d’ensemble de la politique culturelle.

    Un équipement de ce type peut fonctionner comme un outil au service d’un écosystème. Il peut également, lorsqu’il devient le point focal de l’action publique et du débat, contribuer à en redéfinir les priorités de manière implicite.

    Ce que donne à voir cet échange, c’est précisément ce risque de recentrage. En parlant d’Anova pour parler de culture, les acteurs politiques ne se contentent pas de déplacer le débat : ils en modifient les termes.

    Réintroduire des distinctions nécessaires

    Dès lors, l’enjeu n’est pas de disqualifier l’événementiel ou les équipements de grande capacité, mais de réintroduire une distinction analytique et politique entre différentes composantes de l’action culturelle, qui ne relèvent ni des mêmes objectifs, ni des mêmes temporalités, ni des mêmes critères d’évaluation.

    À défaut, la politique culturelle se réduit à ce qui est le plus visible d’elle-même — c’est-à-dire, paradoxalement, à sa part la plus superficielle.

    Jean-David Desforges

  • La halle au blé d’Alençon, au cœur de l’histoire et du débat municipal

    La halle au blé d’Alençon, au cœur de l’histoire et du débat municipal

    Un bâtiment est toujours davantage qu’une façade, une silhouette familière qu’on ne voit plus que par habitude. À Alençon, la halle au blé le rappelle précisément en cette période électorale. Elle est un miroir tendu à la ville, un révélateur de notre manière de faire de la politique, de gérer le patrimoine et d’imaginer l’avenir. Depuis deux siècles, elle met Alençon face à ses choix. Par la force du temps, elle en est devenue l’un des emblèmes.

    La halle au blé en 1975. (Ministère de la Culture (France), Médiathèque du patrimoine et de la photographie, tous droits réservés.)

    Une halle qui a tout connu


    La halle au blé possède une forte charge symbolique, parce qu’elle superpose des fonctions multiples et plusieurs strates d’histoire. Elle a vu passer les fortunes agricoles, les soldats français comme occupants, les blessés de guerre, les sportifs, les artistes et les militants. Rares sont, à Alençon, les édifices qui concentrent autant d’usages et de vies différentes

    Il n’est donc pas anodin que lors de cette campagne, le candidat Alain Gallerand, expose, en fin stratège des rouages administratifs et des sources de financement, solennellement de « demander son classement au titre des monuments historiques ». Le geste se veut fort, protecteur, presque fondateur. Problème : cette protection est valable depuis 1975. Voici près d’un demi‑siècle que la halle au blé est reconnue comme monument historique. Cette promesse en retard, qui réinvente ce qui existe déjà, dit quelque chose de notre rapport au patrimoine : on l’invoque volontiers en campagne, parfois sans même connaître l’histoire du lieu que l’on brandit.

    Un enjeu électoral, pas seulement un décor

    Sa photogénie n’est pas la seule raison de cette place primordiale que tient la halle au blé dans la campagne électorale. Elle concentre trois sujets explosifs :

    • Des travaux lourds, coûteux, longtemps différés par pusillanimité.
    • Un symbole identitaire très fort, auquel les habitants tiennent profondément.
    • Un débat sur ce que doit devenir le centre‑ville et sur la place que la culture, le commerce et la mémoire doivent y occuper.

    La verrière souffre depuis des années des jeux de dilatation et rétractation. Les infiltrations, les bâches d’eau sous la coupole, les replis partiels de surface lors des manifestations ne sont un secret pour personne. Techniquement, le chantier est complexe. Financièrement, il est lourd. Politiquement, il est à haut risque. La méconnaissance du dossier par la majorité des candidats, fait qu’ils ne se hasardent même pas dans les question de fond : Faut‑il réparer à l’identique, reconstruire autrement, changer de matériaux ? Chaque hésitation deviendrait un argument. Il convient alors de demeurer superficiel, simpliste. Preuve d’une absence de vision ? Illustration d’une prudence budgétaire assumée ? Les deux.

    Comme la halle se trouve en plein cœur de ville, tout se voit. Une fuite, un échafaudage, une fermeture partielle matérialisent immédiatement, aux yeux du public, le sérieux – ou l’impuissance – de l’équipe en place. On ne peut pas se replier sur un équipement périphérique : la halle s’expose, et avec elle la politique municipale.

    Patrimoine, mémoire et identité

    La halle au blé n’est pas seulement un problème de verrière. Elle est une question de mémoire. Toucher à la halle, ou la laisser se dégrader, renvoie donc aussitôt à trois enjeux :

    • La place accordée au patrimoine dans les priorités de la ville, de l’usage basique et indifférent à la maîtrise d’un patrimoine en pleine santé.
    • La manière dont on assume les pages de l’histoire locale, de leur ignorance à leur valorisation, en passant par tout un prisme d’approximations.
    • La façon dont on construit une identité commune autour de lieux partagés.

    Restaurer la halle au blé, ce n’est pas « juste réparer un toit ». C’est prendre position sur l’héritage que l’on accepte de porter, ou que l’on préfère laisser s’effriter.

    Un pivot pour le centre‑ville

    La halle se situe à la croisée de plusieurs usages : animation commerciale, vie culturelle, circulation, stationnement, commerces et places environnantes. Elle constitue ainsi le point de convergence de plusieurs débats que tous les habitants connaissent, parfois sans toujours les formuler explicitement.

    Certains projets politiques misent sur la carte de la convivialité standardisée : transformer la halle en « halle gourmande ». La promesse est simple : si l’on y mange, le centre-ville vivra mieux. L’idée repose sur un postulat clair : l’expérience, le plaisir et la consommation sur place seraient les principaux leviers de la revitalisation.

    Cette approche, assez minimaliste, relève aussi d’une logique plus comptable. La halle s’inscrit alors dans une hiérarchie de priorités : on traite le sujet parce qu’il est emblématique, parce qu’il se voit. Point.

    Il est pourtant normal que la halle prenne place dans une hiérarchie d’investissements. L’intérêt de ce tour d’horizon est précisément de rendre visibles les choix budgétaires. Dans cette perspective, la position donnée à la halle devient un révélateur des programmes : elle éclaire une stratégie d’ensemble bien plus qu’un simple projet isolé.

    Un test de méthode municipale

    Le dossier de la halle au blé pose aussi une question de méthode. Programmer un grand chantier patrimonial ne consiste pas seulement à lancer des travaux. Cela suppose d’abord de commander des études solides, indépendantes et compréhensibles, capables d’éclairer les décisions. Cela implique ensuite de choisir les entreprises sur la base de critères clairs et assumés, de construire un plan de financement combinant fonds propres, subventions et aides spécifiques, et enfin d’expliquer aux habitants le calendrier, les contraintes et les aléas inhérents à ce type d’opération.

    Les oppositions y voient un cas d’école pour dénoncer le retard d’entretien, l’absence d’anticipation et le manque de vision globale sur les bâtiments publics. Les équipes de continuité, de leur côté, (et en se trompant sur le statut juridique du monument), mettent en avant la complexité technique et réglementaire du chantier.

    Dans ce débat, la halle joue finalement un rôle de révélateur : elle agit comme une loupe qui grossit à la fois nos forces et nos faiblesses collectives.

    Un symbole parfait donc très instrumentalisé

    Un édifice central, connu de tous, très visible, aujourd’hui en mauvais état mais doté d’un immense potentiel d’usage : la halle réunit tous les ingrédients d’un symbole de campagne idéal. Chacun peut y projeter son propre récit : celui d’une ville qui investit dans sa fierté et dans son patrimoine, celui d’une ville qui laisse se dégrader ses symboles, celui d’une ville qui choisit la culture et le vivre-ensemble, ou au contraire celui d’une ville qui donne la priorité à d’autres urgences, sécuritaires, économique, sociales ou écologiques.

    Si la halle au blé revient si souvent dans les discours, c’est précisément parce qu’elle oblige à se situer. Elle n’est pas seulement un bâtiment à réparer : elle devient un test grandeur nature de la vision de la ville pour les vingt prochaines années.

    Cependant, la halle peut aussi devenir un vecteur transversal, en raison de la multiplicité de ses usages. Si la ou le maire de demain en fait le choix, de nombreuses problématiques urbaines peuvent y converger, et le monument peut prendre toute sa place dans les réponses qui y seront apportées.

    Que voulons‑nous dire avec cette halle ?

    La halle au blé est à la fois un édifice, une histoire et un test politique. Ce que nous décidons pour elle en dit beaucoup de ce que nous voulons pour nous, pour Alençon : une ville qui entretient et valorise son héritage et qui transforme ses lieux emblématiques en espaces de vie plutôt qu’en coquilles vides (1).

    Jean-David Desforges

    (1) Sur la thématique des coquilles vides municipales, le dossier du château, par son abandon depuis plus de trois ans, est très illustratif.

  • Place Foch : une gestion brouillonne qui piétine les règles

    Place Foch : une gestion brouillonne qui piétine les règles

    Le maire d’Alençon a piloté le dossier de l’aménagement de la place Foch avec une communication hésitante, jalonnée d’annonces contradictoires. Cette succession de prises de parole brouillées trahit à la fois une méconnaissance manifeste des règles encadrant l’archéologie préventive et un certain désintérêt pour les obligations de la commande publique.

    Une chronologie confuse et un cadre réglementaire mal maîtrisé

    Dès l’amont du projet, le maire semble découvrir la nécessité légale de réaliser un diagnostic archéologique sur la place Foch – une étape pourtant systématique en secteur sensible et prescrite par la DRAC pour tout aménagement d’ampleur.

    À la mi-juin 2025, l’Inrap mène ce diagnostic et met en évidence des vestiges liés à l’ancien château des ducs. La mairie, pourtant informée du caractère strictement exploratoire de cette phase, entretient la confusion en parlant déjà de « fouilles », alors qu’il ne s’agit que de sondages mécaniques préalables, destinés à déterminer si une véritable fouille doit être prescrite.

    Les résultats du diagnostic sont transmis officiellement en septembre 2025. Malgré cela, la communication municipale laisse entendre que la suite du projet – fouilles ou travaux – pourrait débuter dès le mois d’août. Une annonce difficilement compatible avec la temporalité incompressible des procédures : analyse scientifique du diagnostic par le Service régional de l’archéologie, décision de prescription, puis lancement d’un appel d’offres pour désigner l’opérateur archéologique.

    En août, un nouveau revirement survient : le maire évoque cette fois un chantier de fouille pour début octobre, mené par le service régional de l’archéologie. En réalité, ce « report » n’est que le reflet du temps administratif nécessaire entre le diagnostic et la décision finale de fouille. Pour compléter le service régional de l’archéologie est l’administration prescriptrice des opérations archéologiques. Il ne les réalise pas. Ces opérations sont conduites par les opérateurs de l’archéologie préventives.

    Enfin, lors du conseil municipal de mi-novembre, le maire feint la surprise devant l’obligation réglementaire d’organiser un appel d’offres pour attribuer la fouille à un opérateur agréé. Là encore, cette procédure est incontournable, encadrée par la législation sur les marchés publics et parfaitement connue des services de l’État.

    Une légèreté préoccupante face aux obligations légales

    Ces annonces successives donnent le sentiment d’une navigation à vue. Elles témoignent non seulement d’une insuffisante maîtrise du cadre de l’archéologie préventive, mais aussi d’un manque de considération pour les règles qui garantissent la transparence de l’action publique.

    Chaque étape – diagnostic, analyse, prescription de fouille, marché public – est pourtant strictement codifiée afin d’assurer deux objectifs fondamentaux : la sauvegarde du patrimoine et l’équité des procédures de commande publique.

    En brouillant les calendriers et en minimisant les exigences réglementaires, la municipalité brouille également la compréhension du public et fragilise la confiance dans la conduite du projet. Ce flou, volontaire ou non, révèle une difficulté persistante à articuler urbanisme, patrimoine et règles administratives — au détriment de la clarté et de la qualité des politiques publiques.

    Jean-David Desforges

  • À propos de l’annonce d’une conférence sur la Maison des Sept Colonnes

    À propos de l’annonce d’une conférence sur la Maison des Sept Colonnes

    Réflexions sur l’usage et l’attribution des travaux universitaires

    Une affiche circule pour annoncer une conférence consacrée à la Maison des Sept Colonnes, monument emblématique d’Alençon, à la mairie de Cerisé. À première vue, l’événement semble s’inscrire dans une dynamique positive de valorisation du patrimoine local. Pourtant, plusieurs éléments interpellent, en particulier lorsque l’on a soi-même consacré un travail universitaire approfondi à ce bâtiment — un travail qui, dans mon cas, sert de base à cette conférence, puisqu’il est le seul travail sur l’histoire, l’historiographie et l’archéologie de ce monument.

    Cette situation m’amène à formuler plusieurs remarques d’ordre méthodologique et déontologique, qui dépassent mon cas personnel et concernent plus largement la pratique de la recherche en histoire et en patrimoine.

    Où cette recherche a-t-elle été publiée ?
    Une conférence publique doit normalement reposer sur un travail référencé, daté et accessible.

    Quelles sont les sources et références mobilisées ?
    La Maison des Sept Colonnes possède une historiographie précise : archives municipales, publications savantes, rapports patrimoniaux… Leur absence interroge. Mais les sources sont dans mes publications écrites, en ligne, et mes communications à l’université de Caen, à l’Institut national du Patrimoine, à l’École du Louvre.

    En tant qu’auteur d’un travail universitaire complet sur ce monument (travail qui m’a d’ailleurs été dérobé), je rappelle que la recherche historique et patrimoniale obéit à des règles strictes d’attribution, de citation et de transparence des sources.

    Il ne s’agit pas d’empêcher qui que ce soit de parler du patrimoine local — bien au contraire, je l’encourage — mais simplement de rappeler que la rigueur scientifique et le respect du travail d’autrui sont indispensables.

    Respecter le patrimoine commence par respecter ceux qui travaille à son étude.

    Jean-David Desforges

    Inventaire de la couverture médiatique :

    Article 1 : Mention d’une visite en 1990 et d’un farfouillage illégale qui passe pour des « recherches ».

  • Médiation municipale : Chronique d’un ratage

    Médiation municipale : Chronique d’un ratage

    La Maison des Sept-Colonnes : médiation institutionnelle et enjeux patrimoniaux

    La série d’articles parus dans « Alençon Magazine », organe de presse institué par la municipalité, offre une vitrine particulière aux projets urbains et patrimoniaux d’Alençon, dont le chantier de la maison des Sept-Colonnes compose un fil conducteur révélateur des tâtonnements institutionnels en matière de transmission et de médiation du patrimoine. Cette analyse se penche sur la chronologie éditoriale, ses acteurs, et la qualité du dialogue ainsi institué.

    Alençon Magazine, tribune municipale

    « Alençon Magazine » occupe un rôle central dans la communication de la municipalité. Distribuée gratuitement, cette publication informe les habitants sur les projets locaux et les bilans politiques. Elle diffuse également des appels à contribution, mais reste majoritairement le lieu d’expression officielle du maire et de son équipe, les minorités élues disposant d’espaces réservés en fin de publication.​

    Un comité de rédaction, entre intentions et réalité

    L’instauration d’un comité de rédaction autour du projet des Sept-Colonnes devait en théorie favoriser une enquête participative et sociologique de quartier.

    Sollicité en tant qu’usager et acteur de la restauration, j’ai préféré décliner toute participation. D’abord, le temps de la recherche n’est pas celui de la communication politique. Ensuite, l’orientation du projet vers le quotidien du bâtiment et les témoignages de ses usagers laissait peu de place à une approche de médiation scientifique. Mais malgré tout, le cabinet du maire a insisté pour obtenir ma contribution.

    Tout cela illustre la faiblesse de la structuration : pas d’objectifs clairs, ni de méthode définie, et des membres dont l’engagement est limité ou problématique. Ce déficit de préparation et d’identification des témoins contribue à la difficulté d’animer une démarche de contribution réelle.

    Les Chroniques des Sept-Colonnes : analyse des publications

    Chaque numéro revêt une singularité marquante :

    • Première édition (septembre-novembre 2022) : Un texte largement incitatif met l’accent sur l’engagement collectif autour de la maison. Les questions ouvertes et la tentative de création d’une dimension légendaire entretiennent une ambiguïté qui éloigne le lecteur du vécu contemporain du bâtiment. La dimension scientifique, matérielle et immatérielle n’est pas exploitée.
    • Deuxième édition (janvier-février 2023) : Le manque de fil conducteur et l’abus de citations anciennes (Brière, Leurson, Jouanne) marquent l’incapacité à contextualiser : les analyses historiques ne sont pas approfondies, et l’appropriation du dossier par un membre du comité est manifeste, renforcée par la personnalisation des illustrations.
    • Troisième édition (mars-avril 2023) : Un saut qualitatif dans l’information grâce à l’utilisation d’archives, mais une absence de structuration et de clarté technique limite la lisibilité. L’illustration graphique combinée tente de créer un effet Viollet-le-Duc, sans réelle valeur scientifique.
    • Quatrième édition (fin 2023) : L’épuisement du sujet voit l’intervention du service UDAP 61 qui recentre sur la procédure technique et la valorisation patrimoniale. Des explications trop techniques privent le lectorat d’accès aux enjeux scientifiques et économiques.
    • Cinquième et sixième éditions (2024) : La place est faite aux acteurs des chantiers de restauration : charpentiers et maçons. La densité technique et la pauvreté en vulgarisation rendent la lecture difficile. Les schémas et illustrations, non adaptés à la maison, témoignent de la limite didactique.
    • Septième édition (septembre-novembre 2024) : Le ton se fait conclusif, partagé entre le comité et les partenaires, mais sans nouveauté ni perfectionnement notable. Le texte, purement informatif, refuse toute progression dans la médiation du patrimoine.

    Un projet participatif à l’épreuve de sa propre méthode

    L’ensemble des publications des « Chroniques » révèle un manque de hiérarchisation et une subjectivité forte. Les invitations à contribuer se heurtent à la faiblesse de l’encadrement et à la difficulté d’écrire collectivement pour la presse institutionnelle.

    Finalement, les Chroniques n’auront ni trouvé leurs auteurs, ni réellement suscité l’engagement des lecteurs, symbole d’une médiation patrimoniale institutionnelle en quête de sens plus que de résultats effectifs.

    Seul point positif : les magnifiques photographies d’Olivier Héron.

    Jean-David Desforges

  • Une maison de 1942, entre tradition régionale et modernité rationnelle

    Une maison de 1942, entre tradition régionale et modernité rationnelle

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  • Étienne Le Court, de la chaire au bûcher

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  • Emma Quarrel Drengot

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