Une politique culturelle absente : le cas du programme « Retrouver Alençon »

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Que ce soit lors du débat du 17 mars ou dans les documents de campagne de la liste « Retrouver Alençon », du Rassemblement national, les éléments concernant la culture sont éparses et ténus. L’analyse du programme de cette liste du point de vue des politiques culturelles fait apparaître une quasi‑absence de stratégie culturelle, qui contraste avec le poids réel de ce champ dans une politique municipale contemporaine.

La culture à la marge des priorités

Les éléments mis en avant par le candidat, comme le renforcement massif de la police municipale, le gel de la taxe foncière, la mise en place d’une halle gourmande et celle d’un guichet unique santé, structurent un agenda centré sur la sécurité, la fiscalité et la santé, sans volet culturel identifié. Dans les présentations synthétiques du programme, aucune rubrique n’est dédiée aux politiques culturelles, aux équipements, ni au soutien au tissu associatif, ce qui signale que la culture est pensée, au mieux, comme un thème secondaire ou implicite.

Cette transparence de la culture n’est pas neutre : elle traduit une conception de la ville où la culture n’est pas considérée comme un levier structurant de cohésion sociale, d’attractivité, de démocratie locale et de développement économique, mais comme une variable périphérique. Elle s’inscrit à rebours des analyses largement partagées, y compris à droite, qui affirment que la culture n’est ni un luxe ni une variable d’ajustement budgétaire, mais un élément central du projet de territoire. Et pour cause, il s’agit d’un programme d’extrême droite.

La culture réduite à l’animation commerciale

La seule mesure qui touche marginalement à ce registre est la création d’une halle gourmande à la Halle au Blé, pensée comme outil de revitalisation du centre‑ville et de soutien aux circuits courts. Or, dans le discours du candidat, ce projet est présenté d’abord comme équipement commercial et de convivialité, sans articulation explicite à une programmation artistique, au soutien aux créateurs, ou à une politique d’événementiel culturel structurée.

Du point de vue des politiques culturelles, on est face à un glissement classique : la culture est rabattue sur l’animation marchande et la consommation de loisirs, sans que soient abordés les enjeux de création, de médiation, d’éducation artistique ni de droits culturels. Une halle gourmande peut devenir un lieu de croisement entre patrimoine culinaire, mémoire locale et création, mais cela suppose une intention politique claire (partenariats avec acteurs culturels, programmation, résidences, etc.) qui n’apparaît pas dans le programme.

Où est le diagnostic ? Et les objectifs, les outils ?

Une politique culturelle municipale structurée repose sur trois socles : un diagnostic du territoire (équipements, publics, pratiques, inégalités d’accès), des objectifs explicites et des instruments (budgets, gouvernance, dispositifs). Dans le cas présent, rien n’est dit, dans les éléments publics disponibles, sur :

  • la situation des équipements (médiathèque, conservatoire, salles, musées, lieux patrimoniaux),
  • le soutien aux associations culturelles et aux artistes,
  • la place de la culture dans les quartiers populaires, la jeunesse, l’éducation,
  • la gouvernance (concertation, conseils locaux de la culture, coopérations intercommunales).

Cette lacune traduit moins un « angle mort » ponctuel qu’un déficit de conception de la culture comme politique publique à part entière. Là où d’autres municipalités définissent des priorités (création, pratique amateur, diversité culturelle, articulation patrimoine-urbanisme), le programme « Retrouver Alençon » se limite à quelques instruments techniques hors champ culturel (police, fiscalité, santé), laissant intacte la question de « l’âme de la ville », pourtant centrale dans les enjeux contemporains des villes moyennes.

Un programme inscrit dans la matrice culturelle du RN

Même si le programme local ne détaille presque rien en matière de culture, il s’inscrit dans une matrice idéologique portée nationalement par le RN : dénonciation d’une « culture officielle » jugée élitiste, recentrage sur un registre identitaire, patrimonial et « populaire » au sens restrictif du terme. Les expériences de municipalités RN et les analyses récentes montrent une tendance à substituer aux politiques culturelles généralistes des dispositifs à forte charge idéologique (fêtes patriotiques, événements identitaires, filtrage des subventions en fonction de la conformité aux valeurs du parti, etc.).

À Alençon, l’absence de propositions explicites ouvre une zone d’incertitude politique : quelles structures seraient jugées « légitimes » ? Quels types d’artistes ou de contenus seraient soutenus ou au contraire marginalisés ? Comment seraient traitées les formes culturelles issues de l’immigration, des cultures urbaines, ou les programmations jugées critiques ? Ce silence programmatique est problématique, car il laisse imaginer un pilotage culturel par implicites idéologiques plutôt que par un cadre transparent et délibéré.

Conséquences pour le projet de ville

On observe in fine :

  • d’un côté, une pauvreté programmatique manifeste en matière de culture, réduite à un simple effet de contexte (halle gourmande, « animation » implicite) ;
  • de l’autre, la probable application d’une grille de lecture nationale du RN, qui tend à instrumenter la culture dans une logique de guerre symbolique, tout en négligeant ses dimensions émancipatrices, éducatives et démocratiques.

Dans une ville comme Alençon, marquée par un patrimoine important, des enjeux de cohésion sociale et de revivification du centre comme des quartiers, cela conduirait à laisser en friche un levier essentiel : celui qui articule patrimoine, création contemporaine, éducation artistique, vie associative et participation des habitants. Là où d’autres projets municipaux pensent la culture comme infrastructure de long terme, le programme « Retrouver Alençon » apparaît comme une succession de mesures techniques, sans vision culturelle de la cité.

Jean-David Desforges