Des cultures au pluriel, certes… mais une politique culturelle, tout de même

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En corrigeant l’animateur du débat, Christophe Bayard, pour exiger que l’on parle de « cultures » au pluriel, Johnny Lafresnaye, tête de la liste Gauche unie, a posé, lors du débat du 17 mars, un jalon symbolique important dans le débat alençonnais. Reconnaître la diversité des pratiques, des origines, des quartiers, des formes d’expression est devenu un acquis des politiques publiques contemporaines. Mais, du point de vue de l’analyse des politiques culturelles, une question demeure : cette pluralité constitue-t-elle le fondement d’une politique publique structurée, ou en tient-elle lieu ?

Car la reconnaissance des « cultures » ne suffit pas à faire politique : elle relève d’un registre normatif — valeurs, inclusion, légitimité des expressions — sans constituer en soi un référentiel d’action publique.

Un discours de pluralité sans projet culturel de ville

Les prises de parole de la Gauche unie mettent en avant un projet de justice sociale, écologique et démocratique, décliné en propositions précises sur les transports, la pauvreté ou la participation citoyenne. La culture, en revanche, n’apparaît que de manière périphérique : agrégée au sport et à la vie associative, évoquée à travers la « vie des quartiers » ou l’animation du centre-ville.

Or une politique culturelle ne se réduit pas à un registre d’intentions. Elle suppose un diagnostic explicite, des objectifs hiérarchisés, une stratégie de moyens, des instruments identifiés et des critères d’évaluation. En ce sens, l’absence de document ou de cadre équivalent à un projet culturel de ville n’est pas un détail : elle signale un référentiel d’action publique encore très peu structuré. Trop peu structuré même.

La pluralité est ici affirmée, mais elle fonctionne comme un substitut à la politique culturelle, non comme son déploiement.

Quand tout devient « culture », la culture se dilue

La liste de Johnny Lafresnaye revendique le développement du « sport, art, culture, vie associative pour tous les habitants ». Cette extension du périmètre de la culture n’est pas en soi problématique ; elle correspond à une évolution bien identifiée des politiques locales. Mais elle produit un effet de brouillage.

Quand tout devient « culture », la culture cesse d’être une politique publique identifiable pour devenir un registre générique d’action sociale.

Une commune n’a pas seulement à « animer » : elle doit structurer des parcours culturels, garantir l’accès à des œuvres, soutenir la création dans la durée, organiser la présence artistique sur le territoire, articuler culture, éducation et cohésion. Ces fonctions impliquent des choix, des priorités, des arbitrages — autrement dit, une politique.

En diluant la culture dans un ensemble englobant, on affaiblit sa capacité à être pensée, débattue et évaluée comme telle.

Une démocratie culturelle sans ingénierie

Sur le plan doctrinal, le discours de la Gauche unie s’inscrit clairement dans le registre de la démocratie culturelle : reconnaissance des pratiques, valorisation des initiatives habitantes, prise en compte des cultures de proximité. Ce déplacement, bien documenté, marque un élargissement par rapport aux politiques de démocratisation culturelle.

Mais ce paradigme ne se réduit pas à une posture. Il suppose une ingénierie : dispositifs participatifs, instances de co-construction, conventions avec les acteurs, indicateurs qualitatifs, traduction opérationnelle des droits culturels.

Or, à ce stade, aucun dispositif culturel précis n’est explicité. La participation est affirmée comme principe général, sans déclinaison sectorielle. Il y a là un décalage entre le registre doctrinal mobilisé et les instruments nécessaires à sa mise en œuvre. Sans ces instruments, la démocratie culturelle risque de rester un mot d’ordre, sans effets structurants sur l’action publique.

Le risque d’un localisme sans dépassement

Insister sur les « cultures » au pluriel, c’est reconnaître des appartenances, des pratiques situées, des mémoires locales. Mais une politique culturelle municipale ne peut se limiter à cette reconnaissance. Elle doit également organiser des circulations, des confrontations, des déplacements symboliques.

Autrement dit, elle doit articuler enracinement et ouverture.

À défaut, la politique culturelle risque de se réduire à un simple reflet : valoriser ce qui est déjà là, sans organiser la mise en relation avec des œuvres, des répertoires, des horizons plus larges — qu’ils soient nationaux, européens ou contemporains. La culture, en tant que politique publique, ne se limite pas à l’expression des identités ; elle organise aussi leur dépassement.

Une politique culturelle est aussi une économie

Enfin, le projet présenté reste largement silencieux sur la dimension économique et professionnelle de la culture. Les engagements sur les structures, les artistes, les compagnies, les filières locales, les lieux d’enseignement artistique, les partenariats institutionnels ne sont pas explicités.

Or une politique culturelle suppose aussi de sécuriser un écosystème : donner de la lisibilité aux acteurs, stabiliser des financements, inscrire l’action dans des coopérations multi-niveaux. Elle ne peut se limiter à des principes d’accès ou de participation ; elle engage des conditions matérielles de production et de diffusion.

Là encore, l’absence de cadrage traduit un déséquilibre entre l’énonciation des finalités et la définition des moyens.

Ce pluriel serait une diversion ?

Johnny Lafresnaye a raison de rappeler que la culture ne peut plus être pensée comme un bloc homogène. Mais, en l’absence d’une stratégie claire, ce déplacement sémantique ressemble davantage à une parade rhétorique qu’au socle d’une véritable politique publique.

À ce stade, le projet proposé relève davantage d’un registre normatif, soit celui de la reconnaissance des « cultures », que d’un référentiel d’action structuré. Il remplace une politique culturelle explicite par une énonciation de principes, sans en assumer pleinement les conditions concrètes de mise en œuvre.

Or gouverner une ville suppose précisément cela : transformer des valeurs en instruments, des intentions en priorités, et des mots en politique.

À défaut, le risque est simple : une politique culturelle qui parle beaucoup mais ne structure pas l’action, qui vante la diversité sans lui donner de moyens réels, et qui multiplie les signaux sans jamais fixer un cap.

À Alençon, les enjeux sont trop importants pour s’en tenir à cette indétermination. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître les cultures, mais de décider ce que la collectivité choisit de soutenir, d’arbitrer et de transmettre. Une politique culturelle engage des choix, donc des renoncements, des moyens, donc des priorités, et une vision, donc une responsabilité.

En l’absence de cette clarification, la pluralité invoquée risque de n’être qu’un horizon consensuel, là où les habitants sont en droit d’attendre une politique lisible, assumée et opérante.

Jean-David Desforges