Anova, symptôme d’une atrophie de la politique culturelle alençonnaise

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La séquence du débat d’entre-deux tours des municipales à Alençon, consacrée à la culture, a immédiatement été recentrée sur la gestion du parc Anova. Ce déplacement thématique, en apparence anecdotique, est en réalité très révélateur des transformations contemporaines des politiques culturelles locales. Ce qui se donne à voir ici n’est pas seulement un désaccord sur un équipement, mais un glissement du référentiel même de l’action publique en matière culturelle, de la part de la majorité sortante et des deux extrêmes.

Anova comme équipement structurant et « communicable »

Anova, en tant qu’équipement structurant, relève d’une catégorie désormais bien identifiée : celle des infrastructures culturelles à forte visibilité, conçues au carrefour des politiques culturelles, économiques et territoriales. Sa programmation, ses modes d’exploitation, ses indicateurs de fréquentation et ses logiques de remplissage l’inscrivent dans un régime d’action où la culture est indissociable des objectifs d’attractivité, de rayonnement et de compétitivité interurbaine (Laval et Le Mans étant ses concurrents les plus proches).

Ce type d’équipement présente une caractéristique essentielle : il est à la fois mesurable, visible et fortement « communicable », c’est-à-dire aisément mobilisable dans le récit politique local. Il produit des données (fréquentation, billetterie, taux de remplissage), des images (événements, affluence, têtes d’affiche) et des récits immédiatement appropriables par les acteurs publics.

C’est précisément cette propriété qui tend à reconfigurer le périmètre du débat culturel.

Quand l’équipement redéfinit la politique culturelle

Lorsque la discussion sur la culture se trouve captée par un équipement de ce type, c’est l’ensemble de la politique culturelle qui est implicitement redéfini à partir de ses propres critères : affichage, intensité événementielle, performance quantitative, capacité d’attraction.

On assiste alors à une réduction instrumentale de la culture : elle n’est plus pensée comme un champ d’intervention autonome, mais comme un levier au service d’objectifs extérieurs — économiques, touristiques ou symboliques.

Ce phénomène est largement documenté. Il s’inscrit dans un déplacement des politiques culturelles, historiquement fondées sur des logiques de démocratisation puis de démocratie culturelle, vers des modèles hybrides où la culture est intégrée à des stratégies de développement territorial. Dans ce cadre, la notion même de « politique culturelle » tend à se diluer dans des politiques plus larges d’animation, d’attractivité ou de cohésion sociale.

Ce que le cas alençonnais révèle

Les conceptions d’Anova exposées lors de ce débat en offrent une illustration particulièrement lisible. Le fait que la question de la culture soit immédiatement traduite en termes de gestion de la structure ne relève pas d’un simple biais de débat. Il révèle un cadre cognitif dans lequel la culture est prioritairement appréhendée à travers ses formes les plus visibles et ses effets les plus directement quantifiables.

Ce cadrage produit un double effet :

  • d’une part, il hiérarchise implicitement les interventions publiques au profit des dispositifs événementiels et des équipements de grande jauge ;
  • d’autre part, il contribue à masquer, voire à évacuer, les dimensions structurelles de l’action culturelle : éducation artistique et culturelle, soutien à la création, présence artistique dans les territoires, pratiques amateurs, médiation, lecture publique.

Anova est ainsi placé au centre du récit, au détriment du théâtre, des bibliothèques, des salles de quartier et du travail patient des associations culturelles.

L’infrastructure culturelle du quotidien et les droits culturels

Ces dimensions relèvent d’un autre régime temporel et d’un autre régime d’évaluation. Elles s’inscrivent dans le temps long, produisent des effets diffus, difficilement quantifiables, et participent de ce que l’on peut qualifier d’infrastructure culturelle du quotidien.

C’est également dans ce registre que s’inscrit l’approche par les droits culturels, désormais intégrée au cadre juridique français, qui invite à penser la culture non comme une offre à consommer, mais comme un ensemble de capacités effectives à participer à la vie culturelle, à créer, à transmettre et à s’approprier des références.

Un symptôme d’un déséquilibre plus général

À l’aune de ces éléments, le débat sur Anova apparaît moins comme une controverse locale que comme le symptôme d’un déséquilibre plus général. La question n’est pas tant celle de la légitimité de l’équipement — qui ne fait guère de doute — que celle de sa place dans la cohérence d’ensemble de la politique culturelle.

Un équipement de ce type peut fonctionner comme un outil au service d’un écosystème. Il peut également, lorsqu’il devient le point focal de l’action publique et du débat, contribuer à en redéfinir les priorités de manière implicite.

Ce que donne à voir cet échange, c’est précisément ce risque de recentrage. En parlant d’Anova pour parler de culture, les acteurs politiques ne se contentent pas de déplacer le débat : ils en modifient les termes.

Réintroduire des distinctions nécessaires

Dès lors, l’enjeu n’est pas de disqualifier l’événementiel ou les équipements de grande capacité, mais de réintroduire une distinction analytique et politique entre différentes composantes de l’action culturelle, qui ne relèvent ni des mêmes objectifs, ni des mêmes temporalités, ni des mêmes critères d’évaluation.

À défaut, la politique culturelle se réduit à ce qui est le plus visible d’elle-même — c’est-à-dire, paradoxalement, à sa part la plus superficielle.

Jean-David Desforges