
André Zucca (1897-1973) demeure une figure ambivalente de l’histoire de la photographie française. Accrédité par « Signal », le journal de propagande nazie créé en 1940 sous l’impulsion de Joseph Goebbels, il est souvent désigné sous le terme de « photographe collabo ». Du fait de sa collaboration de travail, Zucca a laissé derrière lui une collection d’images uniques et fascinantes de la France sous l’Occupation, constituant un témoignage historique d’une rare ampleur.
Après la Libération, André Zucca est arrêté mais échappe à une condamnation lourde, bénéficiant d’un non-lieu. Son travail tombe dans l’oubli avant d’être redécouvert à la fin du XXe siècle. Aujourd’hui, ses photographies, conservées en partie par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, constituent une source documentaire précieuse sur la vie en France entre 1940 et 1944. Elles nous interrogent sur la manière dont l’image peut être utilisée à des fins de propagande, mais aussi sur la complexité des choix individuels en temps de guerre.
Dans les derniers jours de juillet 1944, André Zucca suit les 90 volontaires du Comité ouvrier de secours immédiat (COSI) quittant le siège parisien de cette organisation, un outil de la propagande de Vichy orienté vers les milieux ouvriers. Leur destination : la Normandie, et plus précisément Alençon pour plusieurs d’entre eux. Leur objectif : secourir les victimes des bombardements… avec un sérieux temps de retard. Mais l’essentiel est de montrer les victimes des Alliés.
En arrivant par la route de Paris, les bénévoles du COSI découvrent les bombardements de Courteille et de la gare d’Alençon, depuis le pont de Verdun. La gare, visée par les Allemands dès 1940, subit à nouveau des destructions avec les bombardements du 6 juin 1944. Après ces attaques, elle est partiellement dégagée des gravats pour la rendre fonctionnelle. Malgré ces efforts, l’efficacité des bombardements alliés pour neutraliser le transport ferroviaire allemand reste évidente.




Une fois sur place, les équipes sont accueillies à la préfecture rue Saint-Blaise. Dans la cour, un groupe attend des instructions. Alençon est défini comme un « échelon avancé », et leur relais avec l’armée allemande est un certain colonel Kuentz, qui leur permet de bénéficier de 26 tonnes de nourriture, plus de 40 000 vêtements, 260 tenues pour bébé, 9 250 paires de chaussures et des sommes considérables issues… des Biens Juifs.

Pendant ce temps, André Zucca s’aventure en ville. La Grande Rue a subi des bombardements le 17 juillet 1944. Les gravats sont rassemblés sur les bords des voies. Sur l’ancienne Maison des Madelonnettes (un couvent des XVIIe-XVIIIe siècles), on distingue l’enseigne du Frontbuchhandlung (librairie de propagande et d’armée). En prenant du recul, sous le porche de l’église Notre-Dame, elle-même endommagée, la vue est saisissante.




Les victimes des bombardements, désormais sans logement et qualifiées de « réfugiés » dans les textes de propagande, sont hébergées à Alençon. L’ancien hôtel particulier Masson sert de dortoir. Les conditions y sont précaires, reflet d’un pays occupé, frappé de pénuries depuis plusieurs années. Les femmes sont accueillies dans un autre lieu de la ville, qui reste à identifier. Un simple robinet pour plusieurs personnes… réalité ou mise en scène pour marquer les esprits ? N’oublions pas que chacun de ces clichés sert un discours de propagande.


Les « réfugiés », selon le texte Normandie, terre de souffrance, attendent leur transfert place Masson. Des logements leur ont été désignés dans la Sarthe et la Mayenne. On les voit monter dans des camions avec toutes leurs affaires, un départ imminent. Pourtant, d’après les premières recherches, il n’est pas certain que des Alençonnais figurent parmi eux. Il s’agirait plutôt d’habitants des secteurs de Mortain et de Domfront.
Si ces photographies offrent un aperçu saisissant d’Alençon à moins de deux semaines de l’entrée de la 2e DB, il est essentiel de rappeler leur contexte : une opération de propagande. Derrière le COSI, organisation vichyste, ce sont bien les nazis qui orchestrent l’ensemble. D’autres clichés concernant Mortain, Barenton et Domfront existent. Plus explicites que la série d’Alençon, ils mettent en scène des cadavres et des blessés.
Jean-David Desforges





